http://www.one.org
janv. 2010

Delicious iBooks?

iBook interface on the iPad
Is it me or does this iBooks interface look a lot like Delicious Library?

Delicous Library 2 interface on the Mac


It can be because they bought the developer, Delicious Monster. But wouldn’t they have announced that proudly already?

Or because it’s a coincidence, although quite unlikely.

Or because Redmond is not the only one, anymore, knowing how to use photocopiers…

In the first case, it’s good news for everybody and a scoop you’ve read only here (I think). In the second and third case, they’ll have a lawsuit on their desk by tomorrow.

Come on, Apple, don’t fall as low as microsoft, you’re better than this.




iPad

iPad
Ok, I didn’t get my iPhone with a metallic back.

And I was certain I couldn’t get excited by whatever else would be announced.

But they released a sublime hardware, with the aspect I wished for the iPhone. And the iPad is perfect for my needs, as long as I could afford a WiFi + 3G model with 64GB and the corresponding data plans. If the ones available where I live are as affordable as the ones AT&T announced for the iPad release, it’ll be nice.

iPad WiFi + 3G front back side


Anyway, this will make a wonderful tool for students.

And inventory keeping will be so easy and cool, with this tool.

And, and…

Spock on iPad


And I’m sure some people will develop the hardware/software combination to transform this into a graphic tablet for the Mac. It will be wonderful for graphic design photo retouching and so on.

I like the tongue in cheek humor with the first background showed, for the iPad. A slate, to mock the “iSlate” rumors:

iPad - slate


Oh, and did you notice the filenames of the iPad pictures on Apple’s website: herosomething. Seems like a nice code name for the iPad, “Hero”.

coming soon enveloppe

Ok, now, when will this be in our hands? Can’t wait.


(I would love to) come see (y)our latest creation.

Ok, so, there will be a special event to be held in San Francisco on January 27, 2010.

1263917935_1_big


People seem to interpret this invitation as a blatant hint at new hardware. I don’t think it’s the case. This is vague enough to announce a new web site, services, hardware, simple updates on the product line, or… anything imaginable (or not) from Apple. It will become meaningful once the event is finished.

People also expect the much awaited Mac tablet to be released or at least announced this day. Why not?

But I would be perfectly content if only ONE thing was announced :

A new iPhone, finally abandoning the ugly and cheap plastic back of the 3G and 3GS versions. The first version was gorgeous and classy, with the mate metallic back that aged so well. The plastic is a shame and I can’t stand how crappy it looks and feels.

iPhone Edge (first generation) back

Or it could go shiny, why not, like the iPod Touch. Either would suit me and finally be worthy of the fine machine it is. Even the shiny metal, scratched and polished by usage, looks cool, unlike the plastic that even “sucks” colors from clothes and such. A shame, really, the plastic back on such a beauty.

iPod Touch gorgeous cae would be perfect for a -finally- classy iPhone


I just hope reasonably and, frankly, Steve should listen to me. As always.

Anyway, how come a long-time follower and connoisseur of everything Apple like me is still not invited to these? And also, hired. Because, let’s face it, this company would be even better with me working there…


iBordeaux

Via Patrick, une nouveauté (bon, c’est sorti le 17 décembre 2009, pour être tout à fait précis) sur iPhone.

À Bordeaux sur iPhone…


Une application plutôt bien faite, pour s’informer sur l’actualité culture et loisirs de Bordeaux. Mis à jour quotidiennement, c’est le pendant pratique et mobile d’une des sections du site municipal. On pourrait l’imaginer encore plus utile et pratique, avec des favoris, des alertes, etc. mais pour ça, ils auraient besoin de m’embaucher comme chef de projet, je pense.

Au fait, je suis disponible, cher Monsieur le Maire. Mon email de contact est tout en bas à gauche de cette page, en cliquant sur “Contact”… ;o)

Souffrance…

Je n’ai pas eu le plaisir et le privilège de connaître Kristina Rady, mais cette interview, sortie des archives pour la circonstance (tragique) de son suicide en dit long sur elle et prend une dimension encore plus forte et émouvante, maintenant. Un personnage exemplaire. Tout le contraire de la famille trintignant ou de leur avocat, quoi.

Alors je cite, ci-dessous, l’article, car je ne vois pas ce que je pourrais y ajouter ou en soustraire. Juste dire la peine que je ressens pour ceux qui restent et renouveler mon soutien et mon admiration continus pour Bertrand Cantat, qui fait partie des êtres humains qui me font garder une once d’espoir pour l’avenir. Pour le plagier partiellement, j’ai le sentiment que nous sommes embarqués sur la même planète et que nous sommes décidément du même monde !




Publié le 18/01/2007 - Modifié le 11/01/2010 N°1645 Le Point
INTERVIEW (ARCHIVES)
Quand l'ex-épouse de Cantat voulait "maintenir Bertrand en vie"

Kristina Rady, la mère des deux enfants de Bertrand Cantat, le parolier et chanteur de Noir Désir, a mis fin à ses jours, dimanche, en se pendant à son domicile, à Bordeaux. Elle avait 42 ans. D’origine hongroise, elle avait soutenu sans faille son ancien compagnon poursuivi et condamné, le 24 mars 2004, à 8 ans de prison par un tribunal de Lituanie, pour avoir porté des coups mortels à sa nouvelle compagne, Marie Trintignant, au cours d’une violente dispute, le 27 juillet 2003 à Vilnius. Dans son édition du 25 mars 2004, soit quelques jours avant le verdict du procès Cantat, Le Point avait publié un long entretien avec Kristina Rady. Titre de l’interview : « J’essaie de maintenir Bertrand en vie ». En voici la version intégrale.



Le procès de Bertrand Cantat, poursuivi pour le meurtre de Marie Trintignant, est sur le point de s’achever à Vilnius (Lituanie). Le procureur a requis neuf ans de prison. Pendant les cinq jours de débats, une femme a impressionné l’auditoire par sa dignité, Kristina Rady, l’épouse de Bertrand Cantat, qui est aussi la mère de ses deux enfants. Avant l’énoncé du verdict, lundi prochain, Kristina Rady a accepté, en exclusivité pour Le Point, de se livrer, de raconter la façon dont elle a vécu le procès et ses sentiments aujourd’hui à l’égard de Bertrand Cantat.

LE POINT : Depuis le 27 juillet 2003, vous n’avez cessé d’écrire à Bertrand Cantat, de le voir en prison. Que lui dites-vous ?

Kristina Rady : J’essaie de le maintenir en vie. Je lui dis que ses enfants ont besoin de lui et qu’il a besoin de ses enfants. J’essaie de lui expliquer que ce qui s’est passé le 27 juillet 2003 ne peut pas altérer tout ce qu’il a fait avant. Bien sûr, la mort de Marie a rempli son coeur de peine et de culpabilité. Et cela à perpétuité.

Qu’est-ce qui vous fait tenir ?

C’est Bertrand qui m’a appris à être forte. J’ai passé douze ans auprès de lui - un tiers de ma vie -, je n’ai jamais rencontré un homme aussi incorruptible et honnête que lui. Il n’est pas devenu le porte-parole d’une génération par hasard. Je l’ai vu refuser des centaines de sollicitations afin de rester fidèle à ses idées et à ses engagements. Je l’ai vu résister à la gloire facile, au paraître, au mensonge. Il ne doit rien à personne : ce n’est pas un « fils de ». Tout ce qu’il a obtenu, il ne le doit qu’à son travail, à son talent.
C’est un homme qui mérite que je le soutienne, qu’on le soutienne. Le fait qu’il soit le père de mes enfants ne suffit pas. J’aurais pu quitter depuis longtemps la France avec Alice et Milo sous les bras. Si je suis restée, c’est parce que j’ai un profond respect pour Bertrand Cantat. Je suis venue témoigner à Vilnius parce que je sais que Bertrand dit la vérité. Si j’avais eu le moindre doute sur ce point, je n’aurais pas fait le voyage. Vous pouvez me croire : Bertrand n’a jamais levé la main sur quiconque avant le 27 juillet 2003. Ni sur moi ni sur une autre.

L’aimez-vous toujours ?

Oui, profondément. Comme on aime le père de ses enfants. Comme quelqu’un avec qui on a partagé dix années très fortes. Il demeure, à ce jour, l’homme le plus important de ma vie. Mais mes sentiments à son égard sont clairs, je n’essaie pas de le récupérer.

Je ne le défends ni comme une femme amoureuse ni comme une fan aveuglée. Je n’ai jamais succombé à la fascination. C’est pour cela qu’il est tombé amoureux de moi et qu’il a voulu partager ma vie. Bertrand n’aurait jamais pu vivre avec une groupie. Il n’aurait pas plus supporté une femme soumise.

Que pensez-vous du commentaire de Me Georges Kiejman, l’avocat de la famille Trintignant, selon lequel Bertrand Cantat a « de la chance d’avoir une femme comme vous » ?

C’est une tournure d’avocat très astucieuse et insidieuse. Me Kiejman choisit de me valoriser pour mieux dévaloriser Bertrand, comme s’il était une espèce d’ignoble personnage qui a eu la chance de croiser des femmes extraordinaires. C’est une façon inélégante de minimiser, voire de détourner mon témoignage.

Avant cette tragédie, je ne connaissais pas Me Kiejman, ni aucun autre avocat français, d’ailleurs. A présent, je l’ai vu à l’oeuvre : il est prêt à tout pour salir l’image de Bertrand. S’il avait été son avocat, je suis persuadée qu’il n’aurait pas hésité à étaler dans les médias la vie privée de Marie, qui contient ses zones d’ombre. Mais Bertrand ne l’aurait pas accepté.
Je suis fière d’être sa femme, même si je condamne son acte avec autant de vigueur que n’importe quelle femme.

On connaît l’épouse de Bertrand Cantat, mais on ne connaît pas Kristina Rady. Qui est-elle ?

J’essaie d’être une femme autonome. Bertrand m’a rencontrée au début des années 90, en Hongrie. A l’époque, j’étais un électron libre. Dans l’euphorie ambiante, je participais activement à la révolution postsoviétique. J’ai cofondé un journal politico-culturel d’abord clandestin, qui a contribué ensuite à l’explosion de la presse. Après l’insurrection de 1956, mon grand-père purgeait sa peine à perpétuité en compagnie de celui qui allait devenir le président de la Hongrie libre. J’ai participé à l’émergence d’une radio clandestine, qui deviendra ensuite le porte-parole des minorités ethniques et des femmes. J’ai été programmatrice du premier bar concert-café-théâtre de Budapest, de la première fête de la musique, et j’ai monté des émissions pour la télévision libre. Bertrand a vécu à Budapest avec moi. Là-bas, il n’était pas le leader de Noir Désir, mais l’amoureux de Kristina - et il en était ravi. Ce n’est pas Bertrand qui m’a demandé de quitter la Hongrie, au contraire. C’est moi qui ai décidé d’aller vivre en France pour lui rendre sa place : il avait besoin d’être à Bordeaux auprès de son groupe, de son cercle d’amis, pour créer. Les gens de Noir Désir sont extraordinaires, c’est une autre histoire très forte.

J’ai laissé beaucoup de choses derrière moi, mais je pensais que mon histoire d’amour était plus importante. Et puis j’avais envie d’entretenir de l’extérieur la flamme dans mon pays. Aujourd’hui, j’écris, je suis également traductrice littéraire et conseillère artistique pour différents festivals, comme la Nova Polska, la saison culturelle polonaise en France.

Avec le recul, comment expliquez-vous le coup de foudre réciproque de Bertrand Cantat et Marie Trintignant ?

Pour répondre, il aurait fallu que je connaisse bien Marie. Je sais seulement que tous les deux étaient des êtres extraordinaires, d’une grande douceur. Ils étaient en quête d’un amour absolu. Ils s’aimaient comme deux adolescents, d’une passion dont on rêve tous, mais qui peut perdre beaucoup de plumes sur l’autel du quotidien.

Bertrand a vécu avec très peu de femmes. Sûrement parce que c’est un homme très sincère et très entier. Il a aimé toutes ses compagnes très passionnément, très sincèrement. Je suis restée amie avec chacune d’elles. Peut-être, en vieillissant, Bertrand aimait-il de plus en plus fort…

Certains journaux ont parlé de « trahison », en opposant l’image publique et les engagements politiques et moraux de Bertrand Cantat à la violence de ses actes.

Je peux comprendre à quel point il soit choquant d’apprendre qu’une personne aussi honnête, admirée par beaucoup, puisse se rendre coupable d’un tel acte. Encore une fois, si Bertrand avait été mesquin, démago, arrangeur de vérité, la mort de Marie n’aurait pas causé un aussi grand choc dans l’opinion publique. Mais Bertrand n’a trahi personne. Ce drame nous montre à quel point l’être humain est fragile et comment les passions amoureuses peuvent nous mener sur une terra incognita. Là où votre vie peut déraper l’espace d’un instant, et vous détruire. La réalité est souvent plus complexe que ce que montrent les médias. Ce qui m’importe, c’est ma propre opinion. Et aussi protéger mes enfants. J’ai même été victime de mots et de confessions que je n’ai ni donnés ni confirmés sous forme d’articles venant de la presse people. Cependant, l’opinion publique n’est pas dupe. Chacun s’est fait son propre avis sur ce drame.

Depuis juillet 2003, vous avez toujours soutenu Bertrand Cantat. Vous arrive-t-il de penser à vous ?

Non, je n’en ai pas le loisir. Soutenir Bertrand passe avant tout. C’est cela qui lui permet de se maintenir en vie. Le reste de mon temps est consacré à nos deux enfants. Au lieu de passer des nuits blanches à gamberger, je traduis des pièces de théâtre et j’écris. Cela me tient également en vie. Je préfère publier ce genre de choses plutôt que d’étaler ma vie privée dans des Mémoires.

Par ailleurs, je reçois énormément de lettres de soutien, envoyées par des gens que je ne connais pas. J’ai aussi, et surtout, un tissu d’amis exceptionnels. Ce sont mes amis, mais ils ont énormément de respect pour Bertrand. Pendant le procès, nos enfants sont restés à Bordeaux, chez un couple d’artistes qui les protège. Ces amis et les proches de la famille n’ont pas forcément de gros moyens financiers, mais ils m’offrent du temps, leur disponibilité jour et nuit, une humanité de chaque instant. Noir Désir, non plus, n’a jamais abandonné Bertrand. Cela l’aide également à tenir.

Comment voyez-vous l’avenir ?

J’y réfléchis sans cesse, mais je ne parviens pas à l’imaginer. Je ne peux pas ne pas me projeter dans l’avenir ; mais le présent est à la fois trop dense et indécis.

Après le réquisitoire du procureur de Vilnius, Nadine Trintignant a parlé de vos enfants en disant que, par la faute de leur père, ils étaient devenus ceux d’un assassin. Comment avez-vous réagi à ces paroles ?

Ce sont des paroles indignes même de la part d’une mère qui souffre. Nadine Trintignant a perdu sa fille : je ressens sa souffrance. Mais sa douleur, si immense soit-elle, ne lui permet pas de mêler les enfants de Bertrand - qui sont aussi les miens - à cette tragédie. Ils ne sont pas responsables de la mort de Marie. Je suis profondément choquée par cette douleur qui s’exprime par la haine et réclame, finalement, le suicide de Bertrand. Bertrand a droit à la vie. On ne répond pas à une mort par une autre mort. Bertrand a commis un acte très grave. Il va être condamné pour cela. Puis il va devoir vivre toute sa vie avec la culpabilité de la mort de Marie. Et, par là-dessus, une mise à mort médiatique a été minutieusement organisée pour le déposséder de tout ce qu’il a fait avant cette tragédie. Il est inutile de vouloir lui infliger une quatrième peine. Bertrand n’a cessé de s’excuser sincèrement pour ce qu’il a fait. Nadine Trintignant a fermé son coeur. Son livre glisse de la vérité au mensonge. Mieux que quiconque, elle devrait savoir que ce n’est pas la vie qui s’inspire du cinéma ou du théâtre, mais le contraire.

Vous avez deux enfants, Alice, 1 an et demi, et Milo, 7 ans. Que leur avez-vous dit ?

Milo a toujours été élevé dans la vérité et la transparence. Je lui ai tout raconté, sauf l’incendie criminel de sa maison. La parole des enfants est extraordinaire. Ils posent des questions très différentes de celles des adultes. Milo a immédiatement pensé à ses petits frères - les enfants de Marie, qu’il considère ainsi. Milo aimait beaucoup Marie et ses enfants. Récemment, il m’a demandé s’il pouvait revoir ses « petits frères ». Je lui ai répondu que j’espérais que ce serait possible un jour. L’occasion de dépasser cette notion de clans.

Milo m’a demandé si Marie avait des copains à elle au cimetière, s’il y avait beaucoup d’arbres autour d’elle. Je lui ai répondu que oui. Il m’a aussi demandé si j’étais sûre que son papa n’allait pas mourir de chagrin en prison. Il voulait qu’on l’autorise à aller dormir au moins une nuit à côté de lui dans sa cellule, pour le consoler. Milo nous suivait toujours partout, notamment au théâtre ou aux concerts. Depuis le drame, à plusieurs reprises, des amis comédiens et de très nombreux amis musiciens ont proposé à notre petit garçon de venir les voir sur scène, comme avant. Chaque fois, il a refusé. J’ai cherché à comprendre pourquoi. Au début, il ne voulait rien dire. Alors, j’ai insisté. Il a fini par m’avouer qu’il aurait trop de peine à voir « les papas des autres » sur une scène.

Quel avenir imaginez-vous pour Bertrand Cantat ?

Il a toujours éprouvé une telle culpabilité pour les malheurs du monde en général... C’est pourquoi il était primordial, pour lui, de monter sur scène afin d’extérioriser ses souffrances et de transmettre, à travers sa poésie, un message d’espoir et de vie. Les oiseaux ne chantent pas en cage. J’ignore quel avenir la justice lituanienne lui réserve, mais je suis sûre qu’il a encore beaucoup à apporter. Nous avons besoin de lui.


La morale faite homme…

Une fois n’est pas coutume. Et même s’il m’est déjà arrivé et si cela se reproduira sans doute, de citer in extenso un article ou un billet paru ailleurs, je le fais parce que ce blog est aussi (surtout ?) une extension de ma mémoire personnelle et qu’il est certains écrits que je ne souhaite pas oublier ou ne pas pouvoir relire, au hasard de balades dans ma mémoire d’octets…

Alors voici la prose qui a éclairé ma journée et que je partage avec vous, ici. Elle est de Philippe Lançon, dans les colonnes de Libé. Je le préfère là qu’à Charlie Hebdo, aux relents suspects d’accointances sarkozyennes sous l’ère philippe val et qui m’a incité à lire Siné Hebdo. Mais je m’éloigne du sujet, qui est Albert Camus, dont le fils a eu l’intelligence et le respect de refuser la récupération panthéonique et sarkozyenne.



Camus, cet étrange ami
ENQUÊTE
Cinquante ans après sa mort, l’écrivain n’en a pas fini avec les attaques qui l’ont accompagné toute sa carrière : moraliste facile, sentencieux et un peu trop populaire. Contre-enquête.

Par PHILIPPE LANÇON
Albert Camus (portrait daté du 17 octobre 1957). (© AFP Stf)
Albert Camus (portrait daté du 17 octobre 1957). (© AFP Stf)

Camus, mort à 46 ans, c’est un ami. Ou plus exactement : un homme qui fait prendre l’intelligence en amitié. Ce n’est pas simple : l’ami a des défauts, des raideurs, un orgueil facilement blessé que son intelligence met à nu. Il arrive que sa rigueur épuise notre bêtise, notre insouciance, notre paresse morale : il a toujours raison, il est toujours sincère et, comme si ça ne suffisait pas, sur la photo, c’est toujours le plus beau. Sans doute faut-il être très jeune pour le suivre, ou déjà vieux pour l’accompagner. Il y a une époque de la vie, entre 20 et 50 ans, où l’on se croit trop malin, trop subtil pour Camus.

Ce qu’il aime faire n’est pas forcément ce qu’on aime lire : on donnerait toute l’œuvre théâtrale, vieillie et didactique, et même Maria Casarès, qui l’interpréta et qu’il aima, pour une page de
l’Etranger, de la Chute, de l’Été, du Premier Homme, de ses Carnets, pour le moindre des articles d’Alger républicain, de Combat, de l’Express. Mais on ne renoncerait pour rien à sa transparence d’expression, à ces phrases qu’on lit comme on boit un vieux bourgogne à robe claire, à la présence de cet homme dans le monde, de ce type qui démentait par avance la commémoration qui s’annonce pour le cinquantième anniversaire de sa mort, en écrivant des choses comme : «Chaque fois qu’on me dit qu’on admire l’homme en moi, j’ai l’impression d’avoir menti toute ma vie.» S’il est un ami, c’est non seulement parce qu’il écrit ça, mais parce qu’il le pense.

Le rire et la chaleur
À Jean-Claude Brisville qui lui demande quel compliment l’irrite le plus, il répond en 1959 : «L’honnêteté, la conscience, l’humain, enfin, vous savez, le gargarisme moderne.» Celui qu’on n’a jamais fini d’entendre en bain de bouche matinal, à la radio ou ailleurs, et d’abord à son propos : de la belle tête de Camus, le pire est d’avoir effacé le rire et la chaleur qui s’y trouvaient. De son vivant, il connaît cette bonne mauvaise réputation de «saint laïque» (baptême acide dû à un véritable nihiliste, son ancien compagnon de Combat, Pascal Pia). Il s’en méfie, il s’en moque. Autant que les juges, Camus déteste les institutions, à commencer par la sienne : le pire serait pour lui de devenir camusien.

Qui est-il ? Un homme qui se veut d’abord un artiste. On pourrait dire : un artiste du cœur humain par temps de catastrophe. Le genre qui aime Pascal, Molière, Dostoïevski, Cervantes, Lope de Vega - et, comme on sait, le football. Ecoutons-le en 1957, au moment du discours de réception du prix Nobel de littérature :
«Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.» Quand vous entendrez tel ou tel sycophante célébrer Camus pour se l’approprier cette année, demandez-vous en quoi il suit, aujourd’hui, ces engagements. La réponse devrait vous amuser.

Dans le
Discours de Suède, il ajoute ces phrases devenues fameuses : «Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui nous détruire mais ne savent plus convaincre…» 11 Septembre, guerres et terrorismes de toutes sortes, nouveaux empires épouvantables à l’horizon d’une planète écologiquement épuisée : la roue a tourné, tout ce qu’il voyait revient - mais autrement. Plutôt que de répéter l’oracle en ânonnant : qu’aurait-il fait ? Le mieux est de se demander : en suivant ses principes, que puis-je, moi, aujourd’hui faire ? La modestie, chez Camus, est la jumelle du courage.

À ceux qui vont allumer les bougies pour l’anniversaire de sa mort, le 4 janvier 1960, on conseillera de les éteindre et d’aller d’abord au grenier
lire la Chute, le meilleur et le pire de ses livres, sa fiction la plus intime. Ils découvriront comment un écrivain, à travers un personnage, en peu de pages et avec l’acuité d’un romancier russe, peut explorer les caves et les placards de sa belle âme : les Carnets laissent peu de doute sur le fait que Jean-Baptiste Clamence, ex-avocat parisien devenu «juge pénitent» dans un bar d’Amsterdam, est un double avili et monstrueusement égocentrique de l’auteur, un envoyé spécial au pays de ses misères. Clamence marine dans le nihilisme que Camus a surmonté. Des phrases entières passent des Carnets du second dans la bouche du premier, comme des clandestins dans la nuit. Par exemple, celle-ci : «Vous avez remarqué qu’il y a des gens dont la religion consiste à pardonner toutes les offenses et qui les pardonnent en effet, mais ne les oublient jamais. Je n’étais jamais d’assez bonne étoffe pour pardonner aux offenses, mais je finissais toujours par les oublier.»

«La veuve et l’orphelin»
Camus se considérait comme un stratège de l’oubli. Dans quelle mesure est-il Clamence, l’homme vaniteux qui feint de clamer la clémence ? En passant des notes intimes au roman, les phrases prennent ce qui fait la marque des bons textes : de l’ambiguïté.

Camus maltraite sa vulnérable marionnette édifiante, et, ce qu’il n’avait pas prévu, notre époque de Narcisses larmoyants, indignés et télévisés. Écoutez Clamence :
«J’avais une spécialité : les nobles causes. La veuve et l’orphelin, comme on dit, je ne sais pourquoi, car enfin il y a des veuves abusives et des orphelins féroces. Il me suffisait de renifler sur un accusé la plus légère odeur de victime pour que mes manches entrassent en action. Et quelle action ! Une tempête ! J’avais le cœur sur les manches.» Clamence s’amuse aussi de l’imparfait du subjonctif, de l’amour du beau style qu’il partage avec son créateur. Il dit enfin : «La modestie m’aidait à briller, l’humilité à vaincre et la vertu à opprimer.» On ricanait beaucoup, à droite comme à gauche, de ces qualités attribuées à Camus. Mais personne ne sait aussi bien que lui les dénoncer.

La Chute paraît en 1956, un an avant le prix Nobel de littérature, à l’occasion duquel il dit aussi : «Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent plus dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.»

Le dégoût de la violence
Quatre ans avant, il y a eu la grande querelle avec la revue de Jean-Paul Sartre, les Temps modernes, autour de l’Homme révolté. Elle a entraîné la rupture avec Sartre, devenu compagnon de route du Parti communiste. Dans son essai, Camus fait l’inventaire de toutes les formes de révolte dans l’histoire. Il refuse la révolution, son ivresse, ses pratiques staliniennes, son culte sauvage du progressisme et des terreurs acceptées. Ça ne va pas sans bizarrerie ni maladresse. Comme dans les Justes, sa pièce de 1948, il accepte les terroristes s’ils meurent dans l’attentat : aurait-il justifié les bombes humaines islamistes ? En fait, non : le terroriste doit être non seulement brave jusqu’au sacrifice, mais concentré sur sa cible. Il ne tue ni femmes ni enfants, ni passants.

Ce dégoût de la violence crée un malentendu peu après le prix Nobel. Lors d’une rencontre avec des étudiants suédois, un étudiant arabe lui reproche, à lui le natif d’Algérie, son silence sur ce qui s’y déroule. Camus, en vérité, s’est beaucoup exprimé. Opposé à l’indépendance, il souhaite une cohabitation équitable des deux populations. Il ne s’est tu que lorsque sa parole lui a semblé vaine et l’impasse politique de plus en plus claire. Par ailleurs, il déteste les pratiques du FLN et flaire sans doute, lui l’anarchiste civilisé, le sinistre appareil d’Etat qu’il deviendra. À l’étudiant, il répond :
«En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.» Dans le compte rendu du Monde, cette phrase devient : «Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice.» Puis la rumeur en fait ce qu’on n’a plus jamais cessé d’entendre : «Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère.» Belle histoire de téléphone arabe à propos d’une phrase jamais dite, et dont la signification est tout autre : Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait, en situation, le terrorisme.

En 1952, l’Homme révolté donne à Camus une réputation qu’il ne mérite pas : celle d’un honnête (ou malhonnête) conservateur, allié objectif de la bourgeoisie. La droite a créé ce malentendu en faisant l’éloge du livre, puisqu’il dénonce le progressisme révolutionnaire.

«La propriété, c’est le meurtre»
Tout oppose pourtant l’enfant de Belcourt au conservatisme, à l’égoïsme social et au réalisme bien financé. Camus est tout de même celui qui a soutenu la République et les anarchistes espagnols, décrit en 1939 la misère des populations kabyles, dénoncé sans cesse le franquisme, milité pour la paix en pleine guerre froide, refusé, comme Sartre, la légion d’honneur. Il est celui que toute idée de notabilité dégoûte et qui écrivait par exemple dans Alger Républicain, le 12 octobre 1938 : «Chaque conquête de la classe ouvrière doit s’accompagner, pour être durable, d’une implacable répression de la spéculation et de la politique de vie chère. Faute de quoi, les lois sociales les plus heureusement inspirées risquent, par un paradoxe singulier, de se retourner contre la classe que d’abord elles prétendaient avantager.» Ou encore vers la fin de sa vie : «La propriété, c’est le meurtre.» Bref, c’est un homme de gauche.

La droite lui a d’abord reproché d’incarner, en 1944, une résistance qui voulait transformer, refaire un pays dévoyé par quatre ans de pétainisme. Camus, toujours cohérent, est l’un des rares écrivains résistants à avoir signé une lettre collective contre l’exécution de Robert Brasillach : non par sympathie envers le collaborateur, qu’il méprise, mais par opposition de principe à la peine de mort. Ce genre d’attitude, à l’époque, n’allait pas de soi.

Le style d’un timide
Mais il a aussi écrit, dans Combat, un article exigeant une justice d’exception pour les traîtres. François Mauriac le querelle, dans le Figaro, en réclamant la charité. La vérité est que le vieux félin pervers et catholique n’apprécie guère la raideur ombrageuse du jeune Camus, et qu’il s’en moque volontiers. Que pense le second des vertus exigées par le premier ? La réponse se trouve, dix ans plus tard, dans ses Carnets : «Mauriac. Preuve admirable de la puissance de sa religion : il arrive à la charité sans passer par la générosité. Il a tort de me renvoyer sans cesse à l’angoisse du Christ. Il me semble que j’en ai un plus grand respect que lui, ne m’étant jamais cru autorisé à exposer le supplice de mon sauveur, deux fois la semaine, à la première page d’un journal de banquiers.»

L’attaque sur le style vient aussi et d’abord de la droite, un pays où bon chien chasse de classe. On n’y aime guère la vertu, les pauvres, les messages humanistes. Chez ces gens-là, on veut être léger, élégant, libre de tout engagement et revenu de tout, ou du moins le paraître. Camus, pour eux, est l’ancien pouilleux didactique, le clystère. C’est paradoxalement un jeune écrivain de gauche et sartrien, Bernard Frank, qui, au moment du prix Nobel, exprime le mieux cette critique de classe. Le style de Camus, dit-il,
«c’est le style d’un timide, d’un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans un salon. Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont affaire. Quand Camus pense, il met son beau style. Les résultats ne sont pas très bons. Au lieu de regarder un discours ou lui-même, il poursuit un discours». Double péché, donc : l’enfant populaire d’Alger, dont la mère est illettrée, écrit en parvenu au salon proustien ; l’écrivain ne croit pas qu’il suffise d’être écrivain, il veut que ça l’engage. Sur le second point, Camus pense en effet qu’écrire ne suffit pas : «Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout.» L’écrivain doit se prolonger par les actes.

«Une abstraction de révolté»
Mais c’est à gauche que, pour des raisons diverses, tout un tas de beau linge tombe sur l’Homme révolté, ce livre désarmé, émouvant, maladroit, qui fait trop la leçon. Ce qu’on va reprocher à Camus en France pendant trente ans se cristallise, le catalogue des critiques ne bougeant plus guère : écrivain pour dictée, philosophe au rabais, statue sentencieuse, moraliste facile. André Breton dénonce une lecture réticente et sous-informée de Lautréamont. Raymond Aron, qui s’oppose à Sartre, soutient l’Homme révolté avec une condescendance professorale : «Les lignes maîtresses de l’argumentation se perdent dans une succession d’études mal rattachées les unes aux autres, le style de l’écriture et le ton de moraliste ne permettent guère la rigueur philosophique. […] Malgré tout, Camus n’en posait pas moins des questions décisives», etc. La presse communiste, alors si puissante, ne fait naturellement pas de quartier à celui qu’elle considère comme un traître et un fourrier de la bourgeoisie.

Mais c’est la revue de Jean-Paul Sartre,
les Temps Modernes, qui étrille le livre avec la plus intime méchanceté : ceux qui sortent les couteaux le connaissent, ce sont les amis d’hier. Blessé, Camus répond avec une susceptibilité un peu hautaine. Sartre répond à la réponse, et il attaque d’abord l’homme : «Un mélange de suffisance sombre et de vulnérabilité a toujours découragé de vous dire des vérités entières. Le résultat c’est que vous êtes devenu la proie d’une morne démesure qui masque vos difficultés intérieures et que vous nommez, je crois, mesure méditerranéenne.» Puis il s’en prend - longuement - au penseur. Rappelons la fin : «La Terreur est une violence abstraite. Vous êtes devenu terroriste et violent quand l’histoire - que vous rejetiez - vous a rejeté à son tour : c’est que vous n’étiez plus qu’une abstraction de révolté.» Tout cela est aussi bien écrit que faux : la terreur est une violence concrète, que Camus refuse précisément de rendre abstraite.

«Voué au mépris de lui-même»
De son côté, il écrit dans ses Carnets : «Temps modernes. Coquineries. Leur seule excuse est dans la terrible époque. Quelque chose en eux, pour finir, aspire à la servitude. Ils ont rêvé d’y aller par quelque noble chemin, plein de pensées. Mais il n’y a pas de voie royale vers la servitude. Il y a la tricherie, l’insulte, la dénonciation du frère. Après quoi, l’air des trente deniers.» Et encore : «Paris est une jungle, et les fauves y sont miteux.» Georges Bataille résume la situation de Camus après l’Homme révolté : «Camus se révolte contre l’histoire : je le répète, cette position est intenable. Il se condamne à la louange de ceux qui ne l’entendent pas, à la haine de ceux qu’il voudrait convaincre. Il ne peut trouver ni assise ni réponse. L’inévitable vide où il se débattra le voue au mépris de lui-même. Il devra cependant s’obstiner parce qu’il n’est rien aujourd’hui de plus révoltant que la démesure de l’histoire.» En 2010, on en est de nouveau là.

La Chute est une conséquence réussie de la solitude et du «mépris de lui-même» qu’il éprouva. Il ne cessera plus de remâcher les griefs qu’il suscite : à un écrivain tel que lui, «une certaine droite reprochera de signer trop de manifestes, la gauche […] de n’en pas signer assez. La même droite lui reprochera d’être un humanitaire, la gauche un aristocrate. La droite l’accusera d’écrire trop mal, la gauche trop bien. Restez un artiste ou ayez honte de l’être, parlez ou taisez-vous, et, de toute manière, vous serez condamné.» La transe camusienne qui vient ne permettra guère à la plupart de comprendre quelle solitude fut la sienne, au moment même où il était le plus célèbre.

Jean-Baptiste Clamence, l’ex-avocat de
la Chute, a des mots cyniques sur le culte des morts : «Comme nous admirons ceux de nos maîtres qui ne parlent plus, la bouche pleine de terre ! L’hommage vient alors tout naturellement, cet hommage que, peut-être, ils avaient attendu de nous toute leur vie. Mais savez-vous pourquoi nous sommes toujours plus justes et plus généreux avec les morts ? La raison est simple ! Avec eux, il n’y a pas d’obligation.» Il ajoute : «Non, c’est le mort frais que nous aimons chez nos amis, le mort douloureux, notre émotion, nous-mêmes enfin.»

Et cependant, l’hommage posthume rendu par Sartre à Camus est l’un des plus beaux qui soient :
«Il représentait en ce siècle, et contre l’histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais, inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral.» À «douteux» près, cette fois, Sartre rend justice à Camus. Sa générosité s’exprime toujours dans ses réconciliations posthumes : ce ne sont jamais des enterrements de première classe, mais une preuve qu’avec l’amitié, la vie continue.

Camus et Sartre, on les a souvent baptisés «maîtres à penser» de l’après-guerre. Ils ne sont maîtres de personne, et d’abord pas de ceux qui les admirent en servilité. Ce sont, avant tout, deux intelligences au combat et au naturel, caractérisées par la volonté d’être lucide. Il n’est donc pas question de les opposer, même s’ils se brouillèrent, ni d’avoir raison avec Camus plutôt que tort avec Sartre, même si le second se trompa souvent et le premier, presque jamais. Il est question de s’assimiler leurs intelligences et leur lucidité.

La lucidité de Sartre passe par l’enthousiasme métallique qu’il libère en lui et autour de lui. Camus, qui faillit jouer plus tard dans
Huis clos, rendait compte dans Alger républicain, en 1938 et 1939, de ses qualités en critiquant la Nausée et leMur. Lire comment un grand écrivain en découvre un autre, quand ni l’un ni l’autre ne se connaissent ni ne sont connus, est toujours une expérience qui rend heureux : c’est voir comment l’intelligence justifie l’amitié. Pour le jeune Camus, la Nausée est un roman «où la théorie fait du tort à la vie», mais où «le jeu des dons émouvants de romancier et les jeux de l’esprit le plus lucide et le plus cruel y sont à la fois prodigués».

Celui qui n’est pas encore l’auteur de
l’Étranger conclut : «Constater l’absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement. C’est une vérité dont sont partis presque tous les grands esprits. Ce n’est pas cette découverte qui intéresse, mais les conséquences et les règles d’action qu’on en tire.» On ne saurait être plus sartrien. Et, à propos du Mur : «Un grand écrivain apporte toujours avec lui son monde et sa prédication. Celle de M. Sartre convertit au néant mais aussi à la lucidité.»

La lucidité de Camus passe par cette mesure ferme et sensible que Sartre ridiculise et que Bataille soutient en partie. Il essaie de la penser, de la vivre, dans un monde en effet pris de démesure (fascisme, nazisme, guerre d’Espagne, conflits mondiaux, extermination des Juifs, purges staliniennes, bombe atomique, guerre froide, nouvelles purges staliniennes, guerre d’Algérie).

Réponse à Emmanuel d’Astier de la Vigerie, compagnon de route du Parti qui lui reproche en 1948, comme tant d’autres, de fuir la politique pour se réfugier dans la morale :
«Nous sommes au temps des hurlements et un homme qui refuse cette ivresse facile fait figure de résigné. J’ai le malheur de ne pas aimer les parades, civiles ou militaires. Laissez-moi vous dire cependant, sans élever le ton, que la vraie résignation conduit à l’aveugle orthodoxie et le désespoir aux philosophies de la violence. C’est assez vous dire que je ne me résignerai jamais à rien de ce à quoi vous avez déjà consenti.»

La domination des passions
La mesure est l’idée qui, après l’absurde et la révolte, l’accompagne dans les dix dernières années de sa vie. Il y revient souvent, il l’explore. Elle est une forme du cœur. Le style de Camus naît au soleil de l’Algérie, mais aussi, comme Sartre l’a bien vu, des classiques qu’il aime. Ils définissent ce qu’il s’efforce d’être : un écrivain qui agit en homme et qui, face à l’histoire, défend les droits de cet homme. Écoutez-le se définir dans ceux qu’il aime. Voici Stendhal et son naturel, qui soulage la vie : «Ce qu’on peut gagner en le lisant : le mépris du paraître.» Voici Chamfort et son pessimisme, qui se tue pendant la Terreur : «C’est par cohérence que Chamfort s’est jeté tout entier dans la révolution et que ne pouvant plus parler il a agi, remplaçant le roman par le libelle et le pamphlet», mais «il avait trop le goût d’une justice idéale pour accepter vraiment l’injustice inséparable de toute action.»

Et voici
la Princesse de Clèves, chéri entre tous les romans, par son refus intentionné, si bien sanglé, de l’amour. Camus parle du livre en juillet 1943 dans une revue animée par des résistants, Confluences. L’article s’intitule «L’intelligence et l’échafaud». Les personnages, dit-il, «sont de curieux héros qui périssent tous de sentiments et vont chercher des maladies mortelles dans des passions contrariées». Quant à l’art «concerté» et «hautain» de Mme de La Fayette, il «doit tout à l’intelligence et à son effort de domination. Mais il est bien évident que cet art naît en même temps d’une infinie possibilité de souffrance et d’une décision arrêtée de s’en rendre maître par le discours». La princesse, c’est aussi lui : l’homme qui bat la mesure en éprouvant des passions qu’il apprend, mot à mot, à dominer.

Du cœur, pas de sensiblerie
La mesure de Camus n’est ni la moyenne ni le compromis, ni le double décimètre du bon élève. Elle est, en ces années-là, le contraire du confort intellectuel : c’est aujourd’hui qu’il est facile de s’en prévaloir. Comme en musique, elle indique sans faiblir une cadence possible pour une humanité meurtrie, mais solaire. Carnets, 1949-1959 : «Mesure. Ils la considèrent comme la résolution de la contradiction. Elle ne peut être rien d’autre que l’affirmation de la contradiction et la décision héroïque de s’y tenir et d’y survivre.» En résumé : aux beautés sanglantes et dialectiques de l’histoire hégélienne, préférons, modeste et d’une main ferme, la navigation solitaire par gros temps. À cette petite voile droite et tendue par Camus, il faut donner le joli nom de pessimisme.

Finissons par le début : par l’amitié. On a toujours besoin, à un moment ou à un autre, de Camus ou de Sartre, de Camus et de Sartre, tout simplement parce qu’ils sont nos amis. Ils font aimer la vie, c’est-à-dire qu’ils la changent pour tous et pour chacun : ils nous font aimer les meilleures possibilités de nous-même et obligent à penser dans quel monde on vit. De l’humour, pas de ricanement. Du style, pas d’affectation. Du cœur, pas de sensiblerie. Du mouvement, pas d’agitation. De la force, pas d’indifférence. Parfois trop de sentence ici, parfois trop d’ivresse là. Trop de bonne foi chez Camus, trop de mauvaise chez Sartre : les deux amis font leur salut et font la paire.

Romanciers ? Philosophes ? Intellectuels ? Pour ce qui est des étiquettes, on leur a tout collé, tout retiré. Qu’importe : écrivains après tout, ce sont d’abord des hommes. Camus, 1949 :
«Il faut aimer la vie avant d’en aimer le sens, dit Dostoïevski. Oui, et quand l’amour de vivre disparaît, aucun sens ne nous en console.»




Je suis intervenu sur le texte que je cite, pour en corriger les fautes d’orthographe que constituent les capitales et majuscules non accentuées. C’est tout de même incroyable qu’un homme dont la plume est la vie, fasse ce genre de fautes.